Santé . La ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, envisage un désengagement complet de la Sécurité sociale de la couverture de soins comme l’optique.
Aveuglement aux impératifs d’une politique de santé publique digne de ce nom ? Ou choix délibéré de privatiser, pan après pan, la couverture santé ? Les deux hypothèses semblent s’imposer, à première vue, pour expliquer les dernières déclarations de la ministre de la Santé.
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LA CONCURRENCE
S’exprimant dimanche soir au Grand Jury RTL-LCI-le Figaro, Roselyne Bachelot a jugé possible que la Sécurité sociale se désengage totalement de secteurs comme l’optique et que la couverture de ces soins, déjà très faible, bascule entièrement sur les assurances complémentaires. « La question est posée, d’autant (…) que, dans les quatre ans qui viennent de s’écouler, la marge bénéficiaire de ces organismes complémentaires est passée de 12 % à 23 % », affirme la ministre, en amalgamant allégrement assurances privées en quête de profits maximum et mutuelles à but non lucratif. « Donc, il y a des marges de manoeuvre », estime-t-elle, tout en affirmant mettre « un certain nombre de conditions » à un tel transfert, en particulier en accentuant la concurrence entre ces organismes.
Cette prise de position ne constitue pas véritablement une surprise. Roselyne Bachelot met en musique la ligne fixée par le président Sarkozy à l’automne dernier lorsque, dans un discours de « stratégie » sociale, il a appelé à revoir la ligne de partage entre ce qui relève de la solidarité nationale et ce qui incombe
à la « responsabilité individuelle ». Après l’introduction des franchises sur les médicaments et autres forfaits à la charge des assurés et/ou de leur mutuelle, le retrait complet de l’assurance maladie de l’optique marquerait une nouvelle étape dans la privatisation rampante de la Sécu. Privatisation dont le gouvernement a décidé de pousser les feux en prenant prétexte du déficit des comptes sociaux : l’annonce de la ministre de la Santé s’inscrit évidemment dans le contexte de la préparation, révélée la semaine dernière par le ministre du Budget, Éric Woerth, d’un plan d’« économies » de 5 milliards d’euros à la Sécurité sociale. Les remboursements d’optique effectués par l’assurance maladie (régime général) se sont élevés, l’an dernier, à 157 millions d’euros.
Mais au-delà, c’est le principe même d’un rétrécissement du périmètre de la couverture de base de la Sécu, par l’exclusion de ce qui est baptisé, pour la cause, « petits risques », qui est visé dans cette affaire. Dans cette perspective, l’optique ne serait, sans nul doute, qu’un hors-d’oeuvre. Les assureurs privés, par la voie de leur fédération patronale (FFSA), ont, de longue date, fait savoir qu’elles étaient prêtes à étendre ainsi leur champ d’activités lucratives. Une telle dérive fait courir le risque d’une accentuation des inégalités dans l’accès aux soins, phénomène déjà en pleine augmentation et dont s’alarment de nombreux acteurs de santé. Une grande enquête publiée la semaine dernière a révélé que 14 % des assurés déclarent renoncer à des soins pour des raisons financières. Et c’est d’abord sur l’optique que portent ces renoncements. On sait, par ailleurs, que 8 % de la population ne disposent pas de complémentaire santé, la cotisation étant au-dessus de leurs moyens. Et que l’offre des complémentaires se caractérise par une grande inégalité de niveaux de remboursement, liée aux tarifs. La vue n’est pourtant pas un enjeu de santé mineur : 25 % des enfants présentent un trouble visuel en classe primaire, 8 millions de conducteurs ont un défaut visuel non ou mal corrigé, indiquent des professionnels de la vue (médecins, opticiens, fabricants) qui, inquiets d’un « risque de désengagement de l’assurance maladie », ont lancé, il y a quelques semaines, un appel pour que « toutes les actions » de santé en la matière « relèvent de la solidarité nationale ».
Yves Housson
l' Huma du 15 / 04 / 08