Editorial par Jean-Paul Piérot
Les marins pêcheurs avaient ouvert la voie, jetant l’ancre pour exiger du gouvernement de vraies mesures contre l’augmentation du prix du gazole. Dans leur sillage, d’autres professions s’engagent dans une vague de protestations : transporteurs routiers, ambulanciers, chauffeurs de taxi, auto-écoles… Le mouvement fait tache d’huile, s’étend à toutes les régions. Une nouvelle fronde rassemble des milliers d’hommes et de femmes, pour lesquels le passage à la station-service devient une épreuve insupportable imposée à leur budget.
Le gazole compte pour près de 30 % dans le prix de revient du transport routier. Sachant que le prix à la pompe s’est envolé de 20 % en moins de six mois, calculez la baisse des revenus… ce problème d’arithmétique, tous les transporteurs, comme tous les marins pêcheurs tentent de le résoudre dans les mêmes termes, sans trouver d’autre solution que de se faire entendre haut et fort. À la criée
de Guilvinec, plus d’un pêcheur se souvient de la venue
de Nicolas Sarkozy en novembre 2007, entouré d’une cohorte de cameramen, de la harangue triviale du président qui, néanmoins, promettait
des mesures pérennes contre les effets de la facture pétrolière. Bien des marées ont passé.
Sarkozy, depuis, a tenu d’autres discours, a affirmé que « les caisses sont vides », et sur toutes les côtes françaises, les familles de marins sont assaillies par
les mêmes difficultés. Le temps n’est plus aux harangues. Le président a changé de style, voici venue l’heure
de l’esquive : passage du ballon à l’Union européenne. Et le chef de l’État de proposer aux « partenaires européens » une baisse de la TVA sur le prix du pétrole… Fort bien,
à ce détail près que la Commission de Bruxelles, sans surprise, rejette la proposition au nom d’une orthodoxie libérale que Nicolas Sarkozy est le dernier à ignorer.
Rideau de fumée pour masquer les possibilités pour la France de prendre des mesures. L’argument du pétrole cher a ses limites. Le prix payé par le consommateur, professionnel ou non, est constitué pour les trois quarts par les taxes : la TVA, soumise aux règles bruxelloises, mais aussi la TIPP, qui ressortit de la seule responsabilité nationale. Si le gouvernement avait la volonté
de répondre aux angoisses des professionnels menacés
de faillite, les solutions ne manqueraient pas.
À commencer par celle avancée par les communistes
en faveur d’une baisse de 5 % de la TIPP, compensée par une taxe sur les profits bruts des compagnies pétrolières
et les marges des réseaux de distribution. Ainsi, la facture des citoyens serait allégée et les ressources de l’État préservées. Cela paraît simple et juste, mais c’est inacceptable pour qui ne veut pas toucher aux profits
de Total : plus de 12 milliards d’euros en 2007.
Après avoir tenté d’anesthésier la colère des marins pêcheurs, le gouvernement est à la peine pour endiguer
le mouvement qui s’amorce sur les routes. Étalement du paiement des cotisations et des taxes, simple avance sur
le remboursement d’une partie de la TIPP ; en d’autres termes, aucun allégement de la facture. En revanche,
le gouvernement voudrait faire payer la note aux salariés. C’est le sens de la proposition de Dominique Bussereau, secrétaire d’État aux Transports, en faveur « de mesures améliorant la compétitivité, en particulier sur le temps
de travail ».
Conducteurs de poids lourds, travaillez plus longtemps… L’entêtement du gouvernement frise l’obsession. Un aveuglement qui risque de lui coûter des jours de gros temps supplémentaires. Aux mobilisations des cheminots, dès lundi soir, de la fonction publique mardi, de la journée de grèves et de manifestations contre le coup de force du gouvernement sur les 35 heures,
le 17 juin, voilà que des opérations escargot sont annoncées pour le 16 dans tout le pays. « Il y a en France 36 millions de sujets, sans compter les sujets
de mécontentement », écrivait Henri Rochefort en 1868…
l' Huma du 07 / 06 / 08